De l'art de rester marier, ou la technique de l'enrobage en 3 leçons
Dans les conversations avec les confrères, la vie privée.. l'Amooour, revient toujours.
Passé le temps de la passion, comment gérer, l'absence d'emploi du temps, la précarité, les départs inopinés et surtout la seule et l'unique priorité de l'amoureux(se): le métier.
Une question à laquelle, un confrère américain a répondu dans un post "Cinq choses qu'il faut savoir avant de sortir avec un journaliste" . Un article qui a largement inspiré votre servitrice.
D'abord 1: Qu'y a t-il de plus romantique qu'un mec avec un chèche, le visage taper par le vent du désert, qui vous parle avec passion de destinations inaccessibles, de ses aventures héroïques entre les bombes de Sarajevo? Pas grand chose sinon vous ne liriez pas ce post.
D'abord 2: Quoi de plus sexy qu'une Loïs Lane, qui en talons aiguilles/chaussure de marche Decathlon, parcourt le globe? Une femme aventurière, indépendante et qui ne fait pas de chichi quand les snipers lui tire dessus. L'alliance de la force et du charme, c'est l'Idéale, non? Sans doute, sinon...
Il n'y pas à dire. Le reporter de guerre, ça vend. Mais passé le temps des yeux plein d'étoiles à votre retour de reportage, parce que vous lui avez "tellement manqué", qu'il/elle "s'est tellement inquiété(e)". Passé le temps du glamour des longs mails de déclaration d'amour envoyé avec une Bigan (balise sattelite) sur le port de Misrata (Libye). Passé aussi le temps des discussions coquines sur Skype (logiciel permettant de communiquer par internet, en direct). Quand le temps de la découverte et de l'aventure commence a être tapé, pour l'Autre, il reste l'angoisse de l'instabilité, la peur de l'abandon, celle de passer toujours au second plan, la peur de la tromperie et tutti quanti.
Vient alors le temps des larmes, du chantage affectif. Vous aussi vous avez le droit à: "Tu repars? C'est affreux, je compte moins que ton boulot", "Je fais partie des meubles, je passe mes soirées et mes week-end seul(e) depuis que le CPE a commencé", "Mais tu ne peux partir en Libye, comme ça! Et notre week-end en amoureux à Venise?", ou encore : "c'est trop la honte, mes copines ne croient pas que j'ai un mec, parce que je viens toujours toute seule aux diners de couple". Il y en a tellement que je suis obligée d'en passer et des meilleurs.
Leçon numero 1 (Pour le journaliste). L'art de l'enrobage.
Quand j'entends des confrères me raconter comment ils expliquent à leurs moitié qu'elle/il ne sont pas leur priorité.. j'ai envie de tomber de ma chaise. Que çe soit le cas c'est un fait, mais il y a toujours moyen d'enrober. Un truc comme "tu sais que c'est toi que j'aime le plus au monde, mais le journalisme c'est ma vocation, je ne peux pas vivre sans, mais trouvons ensemble une solution pour que mon absence te pèse moins". Présentez lui les avantages de vos départs: "je te promets que quand je serais en France, je serais tout le temps là pour toi, je te préparerais à diner, je m'occuperai des enfants, je serais à ta disposition", des trucs du genre: "les autres couples ne se voient même plus, nous on peut vraiment profiter de nos moments ensemble". Tentez le coup, vous verrez, ça passe toujours mieux.
Leçon numéro 2 (Pour l'amoureux(se)). L'art de l'acceptation.
Mettez vous dans le crâne, qu'un reporter, il partira, quoiqu'il arrive, il partira. C'est n'est pas parce qu'il ne vous aime pas, qu'il vous aime moins, c'est juste qu'il partira. Ne lui demander pas de faire le choix. Dites-vous, et vous le savez, que chacun de ces globules tourne autour de l'actualité. Attention, il ne s'agit pas de vous écrasez et de manger des couleuvres jusqu'à la fin des temps. Il ne faut pas tout accepter, mais ça il faut l'accepter. On peut faire des concessions, trouver des modes d'organisations (un confrère, deal avec sa meuf par exemple de rester une fois par an 3 mois d'affilé en France), dealer,... Mais si Paris Match l'appelle et lui propose d'aller en Syrie. Il ira. C'est dur à accepter, mais dites vous qu'il y a des amoureux qui sont au bout du rouleau parce qu'ils s'enferment dans une routine, que leur mec est comptable et que leur femme est huissière, il voudrait aussi être avec un amoureux qui le fait un peu plus rêver. Dites-vous qu'il n'y a pas d'amoureux parfaits, de couples parfaits. Chez les comptables, comme chez les journalistes
Leçon numéro 3 (pour les journalistes). L'art du "keep in touch"
Certains me diront qu'il n'y a pas mieux qu'un calin en vrai.. que le virtuel c'est niais. En même temps, si on respecte les deux premières leçons, on a compris qu'on avait pas le choix, donc autant couper la poire en deux. A l'heure des télécommunications, ça mange pas de pain et sans mettre en danger un bouclage, d'envoyer un sms d'amooooour. Et quand y'a plus de réseau téléphonique, un petit mail où on explique pourquoi on peut pas en écrire plus et ou on dit à quel point "elle/il nous manque", on enrobe et tutti quanti, bref vous connaissez-leçon n1-la chanson... Sans oublier Skype. Ceci ne vaut pas quand il n'y plus rien qui marche, dans ce cas on squatte un téléphone sattelite et on rend le truc hyper sexy: "putain j'ai marché 1à bornes, vendu un rein pour trouver ce téléphone car au milieu de l'horreur j'avais besoin d'entendre ta voix".
N'y voyez aucune tentative de manipulation des conjoints de journalistes, bien au contraire. Parce qu'en général, tous ces trucs, mes confères les pensent dans leurs têtes, mais ne jugent pas utiles de les exprimer. Pourtant, c'est l'évidence, on peut éviter les drames avec un peu plus de communication, d'enrobage, d'acceptation.
Ce post en fait c'est pour vous dire, "Rassurez-vous, tout n'est pas perdu". Rien ne dit que nous allons reproduire les tristes statistiques de nos prédécesseurs (80% de divorcés). On est "la new generation", celle qui croit que tout est possible. Même de pas divorcer.
A ceux qui...
A ceux qui nous disent irresponsables. A ceux qui nous jugent aventureux, casse-cou, va-t-en-guerre. A ceux qui n'ont rien compris.
A ceux qui attendent encore, un père, un fils, un confrère. A ceux pour qui rien n'est perdu. A ceux qui ont traversé la Méditerranée pour être près de lui. A nos femmes, nos maris, nos copains, qui attendent toujours la fin du reportage, la peur au ventre accrochés aux informations.
A ceux qui ont mal d'avoir perdu. A ceux qui se disent qu'il était trop jeune, trop doué. A ceux qui se disent que ce n'est pas juste, pas lui. A ceux qui ont partagé sa vie, ses aventures.
A toi l'ami. Toi qui récitait par coeur tes rêves de Vietnam, de grand reportage. Toi, le moins cynique des journalistes. Toi qui voyais toujours le meilleur en tout et en tous. Toi, le romantique qui avait abandonné une carrière de rédacteur, pour être sur le terrain, toujours.
A toi, le photojournaliste. A toi qui est mort en photojournaliste. A toi qui voulais être "du côté du peuple". A toi qui est mort du côté du peuple. Dans ce moment d'Histoire où il se lève, où plus rien, ni personne, ne peut l'arrêter. A toi qui aimais les couleurs et la chaleur du Maghreb. A toi. Aux autres. Dites-vous qu'il est toujours là et qu'il n'aurait pas voulu être ailleurs.
JJ
Photo: @Corentin Fohlen. Lucas Mebrouk Dolega, Nord Kivu.
Niou généréchionne: Les crevards de l'info
Crédit: Julien de Rosa. Le Caire, décembre 2011.
Oula! JJ arrive après la bataille? Tout le monde a déjà écrit là dessus. Et ben non, ou plutôt et ben ouais, mais JJ l'avait fait avant tout le monde, puisque c'est l'objet de ce blog depuis 4 ans. JJ est dans la battle et pas après la battle. Revenons à nos révolutions.
Le tournant? La Libye bien sûr. C'est là que les gens commencent à prendre conscience de l'existence d'une armée de JJ, sur les dents, dans les srarting block. Une armée de mort-vivants pas prêts à attendre les improbables-commandes-qui-n'arrivent-jamais, pas prêts à batonner de la dépêche avant de voir la couleur d'un lance-rocket. Une armée de crève-la-faim, prêts à mettre leur âme sur la table pour, enfin, vivre leurs rêve. Le Vietnam, Yes we can.
La Libye. Le dream, pour tout JJ qui rêve de reportage-en-mode-années-70. De mémoire de JJ, on aura jamais vu autant de journalistes faire du stop à Benghazi, manger les rations avec les combattants, squatter les chambres d'hôtel des staffs (staffer: journaliste envoyé ou en CDI, dont tous les frais sont payés), gratter les gilets-par-balle gratos de RSF (que RSF soit loué!).
Alors que nos pères/pairs regrettent le bon-vieux-temps-jadis où on faisait des notes de frais, nous on l'a jamais connu, alors... Alors on va faire un tour chez ED avant de partir et on achète des sardines à emporter. Alors on sous-loue notre chambre de bonne à Paris, on fait du couch-surfing. Alors on prend une tente Quechua à 9,90 euros et.. on est partis.
Alors aussi, on se fait tacler. Par les mecs qui n'y connaissent rien, qui ne connaissent du terrain que l'écran d'ordi. On nous taxe d'irresponsables, de malades, de fou furieux qui rêvent d'adrénaline et après qui se font enlever ou pire tuer.
Mais ceux là, ils n'ont rien compris. Si on mange des sardines en boite à Benghazi, c'est parce qu'on veut pas attendre d'avoir 68 ans pour voir la lumière d'un terrain miné. Si on le fait c'est pour faire ça, ça et ça ou encore ça .
Pour la première fois dans l'histoire du journalisme de guerre, depuis le Vietnam, la Libye nous permettait de faire ça. De traiter un conflit, sans être embedded (embarquer) avec l'armée, sans besoin d'avoir les moyens de se payer le trio gagnant chauffeur-fixeur-interprète. Alors la New generation a saisi sa chance. Avec la rage et la flamme de la jeunesse.
Et si on faisait du moins bon boulot que les collègues envoyés? JJ a un peu de mal à répondre à cette question. C'est sûr que si j'avais l'argent, je perdrais moins de temps en logistique (trouver des logements gratos, des interprètes pas cher, etc...). En même temps mes pertes de temps logistiques se transforment souvent en angle de sujets originaux et nouvelles idées de témoins. L'un dans l'autre: oui je préférerais être riche, mais ça ne m'empêche pas (tellement) de bosser.
Je pense que mes confrères de l'image diraient la même chose. Avec un super appareil ou une super caméra qui ne vous lache pas en chemin, un retoucheur qui vous attend au bout de la file, on fait du meilleur taff. En même temps, Robert Capa avait pas un 5D MarkII.
Reste la fameuse et sacro-sainte expérience. Les "vieux de la vieille" savent tellement derrière-quel-buisson-se-planquer-quand-les-balles-sifflent, qu'ils sont les seuls à pouvoir y aller. N'empêche qu'il a bien fallu qu'ils y aillent une première fois, pour se la faire leur expérience. L'argument ne tient pas. Et quand on voit certains confrères bosser on se dit que décidément, la sagesse ne s'aquiert pas avec le nombre des années-de-terrain.
Là, où il faut pas pousser. Ceci étant dit, JJ ne vous dis pas d'y aller la fleur au fusil. Il y a un fossé entre "faire n'importe quoi" et faire partie de "la nouvelle génération des crevards de l'info"*. Pour JJ, la meilleure façon de rester dans les clous (et accessoirement en vie), est de se poser à chaque instants la question ultime: Pourquoi suis-je la? Le risque que je prends à cet instant est-il déterminant pour mon reportage?
C'est la limite que JJ se fixe à chaque fois. Car JJ, comme son nom l'indique, est journaliste. Elle n'est pas Indiana Jones, ni Rambo. Si elle est là, sous les bombes ou dans une impasse douteuse avec des rebelles, c'est pas pour l'adrénaline ou pour impressionner ses potes. Mais quand la réponse à la question ultime est: "je suis là, parce que l'opinion publique doit savoir"... Allez-y et "Inshallah ça passe!".
Votre servitrice responsable, JJ
*Ce sera donc l'objet d'un nouveau post de votre servitrice JJ, qui se permettra de vous divulguer quelques conseils pratiques pour ne pas prendre (trop) de risques.
Etre une meuf-Tome I
Pour cause de révolutions successives j'ai un peu mis jj de côté, mais j'ai entendu vos appels au secours (dont un très bel hommage de B.). Je vais donc encore frapper...
Etre une meuf
"Eh! T'as un trou dans ton pantalon, on voit ton calebute!". (Haïti)
"Mais toi JJ, c'est pas pareil, t'es pas vraiment une fille (grande claque-genre-pote-de-régiment- sur l'épaule)... Moi je laisserais jamais ma copine faire ce que tu fais" (Bangkok)
Moi en robe un soir: "Puuuutain! JJ t'es une vraie meuf!"
Que les choses soient bien claires: je ne porte pas de calebute, je ne demande pas l'autorisation à mon mec pour faire ce que je fais et oui des fois je mets des robes. Parce que JJ est une meuf, une vraie.
Seulement voilà, dans notre métier, c'est un peu compliqué parce qu'il faut choisir son camp. Soit t'es une meuf et tu vas pas dans les émeutes, soit t'es un garçon manqué-qui-a-quelque-chose-a-prouver-parce-qu'au-fond-elle-a-un-problème-de-complexe-d'Oedipe. Et moi?
A la question que tout le monde se pose: peut-on être dans les émeutes et avoir un vagin? Non, pas celle-là. L'autre: est-ce que tu as de larges épaules, une voix grave, les cheveux rasés et des cicatrices sur les pecs? Ou encore: Suis-je une névrosée qui a envie de mourir-parce-qu'une-meuf-ça-se-cache-derrière-un-mec-quand-il-y-a-des-bombes?
J'ose à peine vous répondre... Pour tout vous avouer, j'adoooore les contes de fées, j'adoooore le vernis rouge, j'adoooore les robes de princesses et je me suis même fait faire des mèches blondes.Et last but not least, j'ai pas envie de mourir et (je crois que) je ne suis pas plus névrosée que la moyenne. Enfin, je suis une meuf, je couvre les émeutes et les guerres (des fois), mais je ne suis pas une traître à la profession ni à mon sexe. C'est dit.
Mais tout ça "c'est pour rigoler"... "Bien sûr qu'on sait que t'es une meuf, c'est pas la peine de faire ta féministe". Passons. Passons?
Et de l'autre côté? Que se passe-t-il quand votre qualité de femme intervient dans votre métier de journaliste?
En dehors des cheveux long qui se coincent dans la sangle du sac photo et du sous-tif qui remonte sous le gilet parre-balle. Une consoeur me disait "j'avoue quelques fois j'en joue pour obtenir ce que je veux". Tu fais des clins d'oeil, des moues et tout et tout? "Oui, tu devrais essayer". Jamais de la vie et Beurk.
Ca vous gêne pas vous? Vous croyez que c'est normal de faire le tapin, pour obtenir un scoop? Est-ce que vous croyez que la journaliste sera crédible, si on apprend qu'elle a cligner des cils pour obtenir son info. Peut-être, que cela ne changera rien, on fait pas des omelettes sans casser des oeufs.
Un confrère: "elles ont raison d'en profiter, si ça marche". Mouais. Passons. Passons?
Mais le pire, c'est quand tu refuse de cligner des cils mais que pour tes témoins, tu es une meuf. S'entend, une cible-potentiellement-chopable. Tu lui pose une question et il mate ton décolletée, tu es assise dans une voiture et tout le village vient te prendre en photo ou tenter de t'échanger contre des chameaux.
"Tu devrais te sentir flattée", me répond un collègue mort de rire. Et ta soeur?
Jeune Journaliste
NB: A venir: Etre une meuf, Tome II- Les meufs de tous les dangers
Les lobbies mes hobbies ou les rageux-malheureux
Désolée d'interrompre mes posts de Noël et de nouvelle année, mais au vu des évènements récents survenus sur ce blog, me voila rattrapée par l'actualité. Emission spéciale.
Les lobbies des hobbies ou les rageux-malheureux
C'est la magie d'internet. Votre article paru dans une revue trop confidentielle, gagne en visibilité. Il ne finit pas au fond d'une corbeille à recycler, mais se réincarne et ressuscite. Davantage de lecteurs et, pour le meilleur et pour le pire, davantage de réactions.
Les réacteurs découragés par l'envoi fastidieux d'une lettre à destination du courrier des lecteurs et obligés de faire un effort de réflexion pour avoir une chance de voir leurs textes publiés, sont éliminés. C'était la bonne vieille sélection naturelle-pour-pas-dire-intellectuelle.
Désormais, tout le monde peut donner son avis. Tout le monde peut passer ses nerfs, soulager sa conscience, traiter ses co-commentateurs et les journalistes de nazis (Cf: loi de Goldwin). Dans le jargon, on les appelle les "rageux". Passant outre les modérateurs en faisant bien attention à ne pas employer des propos racistes ou diffamatoires (quoique...), les rageux sont passés maîtres dans l'art du déverssage de fiel. Dans l'art de la mauvaise foi, des contre-vérités. Dans l'art de se donner, enfin, des airs d'Important.
Mais alors quand la horde s'organise. Quand, ils sont "friends", se connaissent sous pseudo par l'entremise des forums. C'est cuit. Suffit qu'un Jeunejournaliste, écrive quelque chose pour leur déplaire et la meute est lancée. Le mot est passé sur lesdits forums et tous crocs dehors, sans se donner la peine de lire, ils sortent leur argumentaire tout-fait. Un coup de "copier-coller" et la déferlante s'abat sur l'article,le post. Plus la peine de discuter. Reste à modérer.
Ici, on aime les débats. Et j'ai un malin plaisir à répondre lorsqu'on m'interroge, à argumenter... lorsque l'on m'en donne l'opportunité. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait prise au beau milieu de la déferlante. Et puis je me suis rendue compte que le combat était perdu d'avance. Point devant la pertinence des arguments mais devant la volonté des commentateurs de se soulager. Plus de rationalité, ils détiennent la Vérité.
Dans un premier temps, je me suis faite allumée sur ma légitimité à parler du sujet (c'était la soi-disant honte d'écrire sur ce que je connaissais pas). Se rendant compte que finalement, j'avais longuement travaillé sur la question, ils ont changé leur clavier d'épaule. Après, le ton mielleux du paternalisme aidant (je suis jeune, vous comprenez, faut bien me taper un peu sur la tête pour que je devienne une vieille journaliste responsable), mes propos étaient devenus "pleins de bons sentiments", on m'a même reproché de "ne pas parler créole". La liste est tellement longue que je suis obligée d'en passer et des meilleurs...
En l'espace de deux jours, la horde, la meute-solidaire-dans-l'adversité a tenté d'écorcher avec son cortège d'attaques personnelles, destinées selon toute vraisemblance à une ennemie qui leur aurait planté une lame dans le coeur. Sauf, qu'à me relire encore une fois, rien, mais alors rien du tout dans mes propos ne les attaque, eux, personnellement. Je le redis, non, je ne vous ai pas traité de "voleurs d'enfants".
Alors, une bonne fois pour toute : lisez. Même relisez. Faites comme certains d'entre-vous l'ont déjà fait en reconnaissant que cette journée du 21 décmbre n'aurait jamais dû exister. Quant à mes lecteurs habituels, je crois que la conclusion finale c'est qu'il faut quand même essayer de discuter. Juste un peu pour voir jusqu'où à la horde poussera les tréfonds de la mauvaise foi. Pour ces quelques commentateurs que mon post aura donné à réfléchir, je me refuse à modérer. Pour les autres, attendez juste un peu. Dans 5,4,3,2,1 secondes, ils vont se jeter sur ce post, m'accuser d'avoir tué leur enfant. Ou leur mère, qui sait?
Mon "plus beau cadeau de Noël" ou J'ai les boules-de Noël-
Mon plus beau cadeau de Noël? Que cette phrase n'ai jamais été prononcée. J'étais là, le jour de l'évacuation des 113 enfants haïtiens. J'étais là, à des milliers de kilomètres de Roissy et des flashs des journalistes qui attendaient leur conte de Noël. J'étais là dans la résidence de l'ambassadeur de France à Haïti où devaient se retrouver 113 enfants et autant de parents français venus chercher leur "plus beau cadeau de Noël". J'étais là quand cet enfant a commencé à se taper la tête contre le mur, j'étais là encore quand cet autre paquet-sous-le-sapin s'est roulé par terre en hurlant le nom de sa nounou qui partait les larmes aux yeux. J'étais là quand cette petite fille appelait sa maman, alors que sa future la serrait dans ses bras pour la convaincre qu'en fait, c'était elle, sa vraie maman. J'étais là quand cette journée du 21 décembre qui promettait d'être une émouvante journée de retrouvailles s'est muée en déchirante séparation.
J'étais là quand ce journaliste d'une grande radio française a détourné le regard de ce petit bébé qui essayait vaillamment de grimper aux grilles de la Résidence de l'ambassadeur pour rejoindre sa nurse, une jeune religieuse qui s'en allait tristement. J'étais là quand Laura, 2 ans, paniquée par le tourbillon des parents et du personnel médical, m'a attrapé la jambe en m'appelant "Maman". J'étais là quand l'essaim de pédo-psychiatres et de médecins qui ne parlaient pas créole, essayaient vainement de rassurer les petits qui ne comprenaient pas pourquoi celles qui s'étaient occupés d'eux pendant deux ans ou plus, leurs disaient adieu.
J'étais là quand l'opération communication-de-l'amour-de-Noël a tourné au vinaigre. J'étais là aussi quand tout cela est passé inaperçu. Pourquoi briser le happy end de "la galère des parents français"? Pas vraiment le moment de parler des réalités de l'adoption à Haïti. Personne pour dire que 80% de ces enfants ont toujours leurs parents biologiques et qu'une partie des petits cadeaux de Noël n'ont pas de jugement d'homologation. Encore moins pour expliquer que mettre 113 enfants dans une résidence, autant de parents dans un gros Boeing, de rassembler tout ce beau monde et de les faire partir tous ensemble "le plus vite possible" c'est pas une bonne idée. Comment, dans la panique de faire décoller l'avion-pour-pas-qu'il-soit-bloqué-à-Paris-par-la-neige-et-que-les-deux-ministres-se-soient-déplacés-pour-rien, la rencontre ou les retrouvailles peuvent-elles être apaisées?
Et pourtant. Il y avait peut être un conte de Noël à raconter. Celui de ces quelques parents qui ont préféré partir de leur côté en se disant que passer quelques jours, voire plusieurs semaines à l'orphelinat avec les enfants, histoire de faire la transition, c'était une meilleure idée.
Mais non. Il fallait l'histoire avant Noël, pour que le petit soit sous le sapin. Il fallait 113 enfants à Roissy, pour que la nouvelle ministre Père Noël ne se déplace qu'une fois. Elle et ses amis devaient passer pour "les sauveurs" de ces petits choqués par l'abandon, choqués par le séisme, choqués par le cyclone, choqués par le choléra et choqués par les conditions de vie dans leurs orphelinats ravagés. Et, il faut le dire, choqués par cette évacuation d'urgence. Mais cette fois, l'urgence.... d'une opération communication.
Ma lettre au Père-Noël
Cette année, j'ai été sage comme une image. J'ai refusé d'être payée en droit d'auteur, j'ai pas fait la peau à ces rédacteurs en chef qui me demandaient des papiers d'analyse sur les anarchistes grecs pour dans deux heures, j'ai agressé un CRS qui avait tapé mon caméraman pendant les manifestations sur les retraites. J'ai travaillé 72 heures par semaine, j'ai mangé des kilos de spaghettis Leader-Price et j'ai pas volé les boucles d'oreilles à H&M qu'étaient trop belles. J'ai couchsurfé en Afghanistan, j'ai porté une doudoune a 10 euros au Groenland et j'ai failli me faire tué pendant les émeutes à Bangkok pour 50 euros le feuillet. Alors, cher Père Noël, j'ai bien mérité, moi aussi, d'être (un peu) gâtée. Voici, ma liste, ma liste de pigiste.
1) Si c'est pas trop demandé, je voudrais qu'on arrête de m'enfiler. Que je sois pas obligée de réclamer les 5 euros qui manque sur ma fiche de paye parce que c'est la honte, mais qu'avec 5 euros on achète deux paquets de spaghettis à Lidl.
2) J'aimerais qu'après 10 mails et 50 relances au téléphone, on daigne répondre à mes propositions de sujets. Juste un "Merci de votre proposition, mais je ne suis pas intéressé", ça me suffirait.
3) J'aimerais quand j'envoie un papier dans un champ de maïs en Italie parce que les militaires ont décidé de couper le wi-fi par mesure de sécurité, recevoir juste un "merci, bien reçu". Mieux: "super article, vachement intéressant".
4) J'aimerais quand je marche sur des cadavres à Haïti et que je suis obligée de négocier des minutes de satellite contre des pruneaux séchés pour envoyer mes papiers, ne pas a avoir a expliquer que "Non, je ne serais pas payée au forfait".
5)J'aimerais ne pas avoir a supplier les gens pour avoir 100 euros de frais, parce que même si j'adore ce que je fais, je suis pas à la plage en Thaïlande, que je suis à Haïti et pas à Tahiti en vacances.
6) J'aimerais que lorsqu'on modifie un de mes papiers sur le fond et qu'on incruste des informations manifestement fausses, on me demande mon avis avant. Parce que si j'écris "heurts violents et épars", ça veut pas dire "émeutes sanglantes dans tout le pays".
6) Enfin, si c'est pas trop demandé j'aimerais tout cela pour moi et pour tous mes confrères JJ et autres pigistes qui l'ont bien mérité aussi. Vous avez ma parole.
Rendez-vous sous le sapin,
Votre serviteuse qui croit au Père Noël, JJ
Les croque-morts de l'info
Le problème avec ICI, c'est qu'on croit toujours être tombée au fond. Et puis, un ou deux reportages plus tard, on se dit que finalement le fond était plus loin. Au lendemain du séisme, j'avais marché sur des cadavres, vu des haïtiens pourris jetés dans des bennes. A part le Rwanda, je m'étais dit que globalement j'avais plus grand chose à espérer dans la vie. Je m'étais trompée, ICI y'a toujours plus fort, plus dur, plus trash.
Y'a pas à dire, j'aime pas les cadavres. J'aime pas les gens morts, par terre, moisis, figés. A chaque fois, mon cerveau part en vrille et je les imagine dans leur vie d'avant. Je les vois marcher, manger, se marrer. Et là, ils sont pourris. Rien. On les prend d'une étagère, on les emmitoufle dans un sac en plastique (sont mort du choléra) et hop à l'arrière du pick-up. Et hop, dans la fosse commune avec leurs nouveaux amis. Sur le sac en plastique, pas un nom, pas un dessin, ni rien. Personne ne sait qui sait. Y'a que mon imagination qui leur a inventé une vie, pendant un temps.
Même moi, quand j'ai voyagé à l'arrière dudit pick-up avec les 50 sacs plastique blancs, à la fin je faisais plus attention. Remarque, valait mieux. Bref, après avoir marché sur eux sans faire exprès et en me maudissant, j'avais voyagé avec eux sans faire attention à eux. Premier échelon dans l'escalade de la chute vers le fond.
Y' a pas à dire, j'aime bien les bébés. ICI, y'en a partout, par terre, dans les bras, à l'église, dans la rue. Mais quand la première catégorie (les cadavres), rejoint par un malheureux concours de circonstances, la seconde (les bébés), c'est PTSD. L'autre fois, y'avait un bébé rond au Centre de traitement du Choléra. Il était vraiment rond et endormi. Je trouvais ça classe dans ce mouroir de gens maigres, de voir un bébé rond. Et puis j'entend un hurlement deux lits plus loin, une femme que deux infirmiers tiennent par les poignets et qui hurle, qui hurle, vous pouvez pas savoir comment. Et je me suis mis à écouter. La dame hurlante pleurait son bébé. Le bébé rond était mort, en fait. Le bébé sur lequel je m'extasiait était mort, en fait. Dormait pas, non. Et moi, je reste là, à deux pas de lui, sauf que je veux plus regarder, je peux plus, parce que c'est devenu un cadavre. Nouvelle escalade.
Y'a pas à dire, les moignons c'est pas beau. Après le 12 janvier, je croyais avoir eu ma dose de membre amputés. Les mecs dans les containers se faisaient trancher à la chaîne comme des roast-beef. Et moi je les entendaient crier ou se taire, mais je détournais les yeux. Je suis lâche, je veux pas me rappeler d'eux coucher, je veux toujours me souvenir des Haïtiens debout. Mais que faire quand on vous oblige à regarder? Que faire quand une déplacée dans un camp, retire les pansements qui entoure sa poitrine, pour vous montrer son sein amputé. On regarde c'est tout. Parce qu'elle vous l'a montré et qu'on veut pas lui montrer qu'on a la nausée. Alors, on regarde et on se souvient.
On regarde et on se souvient. Des cadavres, des bébés ronds, des amputés. Mais on regarde et on se souvient aussi du combat de ces paysans sans terre. On se souvient qu'on a vu ces Haïtiens défiler dans la rue, brûler des pneus, tenir des barricades. Debout, vivants. On se souvient qu'on a vu ces peintres, travailler malgré tout dans le ruines de leurs maisons ravagées. Et puis on se rappelle qu'on est pas là pour pleurer. On est là parce qu'on a pas le choix.
Fourrages amicaux ou jeux de lego
On nous traite toujours de "Corpo", de corporatistes quoi. On serait des pièces de lego encastrées, solidaires dans l'adversité. Mais en vrai, dans le grande construction du journalisme, les pièces de légo, y'en a des plus grosses que les autres, des qui dépassent les autres et finalement, ça s'encastre pas bien. Les plus grosses veulent toujours voir le ciel, tandis que les petites, elles, font tout pour apercevoir la lumières.
Il n'y a pas plus concurrentiel que notre métier. Il n'y pas moins solidaire que deux confrères sur un gros coup. On a beau dire qu'on s'aime et qu'on se respecte, c'est chacun pour son scoop et dieu pour tous. Ceux qui n'ont pas encore compris, sont toujours les fourrés de la farce. Avant d'aller plus loin, une petite intermède lexicale : "fourrer" se dit du journaliste qui n'était pas là au bon moment, alors que "ses amis" (guillemets pour la touche d'ironie), eux, y étaient. Se dit aussi du photographe qui ramène "la plaque", alors que ses amis "ont que de la merde". Spéciale cace-dédi.
A mon humble avis, c''est la partie du plus beau métier du monde, qu'est la moins belle. J'ai toujours été quelqu'un de solidaire. Je n'aime pas cacher, j'aime rendre service et donner les infos que j'ai. Suis-je une indécrottable "fourrée"? A vous de me dire, mais j'aime les gens et je suis là pour raconter la vérité.
Comment dire sans pourrir... Les meilleurs dans ce jeux de cache-cache concurrentiel, sont les agenciers. Les mecs et les meufs de l'afp, reuters, EFE, AP, qui doivent donner les infos les plus sûres, les plus exclusives, le plus vite possible. En second, viennent les radios et puis les télés avec leurs gros sabots. Aussi pris dans des exigences de "rapidité" fixées par des heures données de diffusion. Reste le presse écrite, beaucoup plus insidieux....
Les journalistes des quotidiens et des magazines doivent être "plus originaux". D'où aussi le culte du secret. Pas question de se faire piquer une idée. Pour fourrer, il faut savoir taire son sujet, inventer une histoire inintéressante pour décourager les confères de faire pareil. Moi, j'ai décidé que je ne le ferais pas, dans l'adversité je serais une pièce bien agencée de la grande construction. Je chanterai sous tous les toits les angles de mes sujets. Parce que je fais confiance à mes amis-sans-guillemets-. Et puis, c'est pas parce qu'on a un sujet, qu'on fait le meilleur papier. C'est pas parce qu'on est là où ça se passe, qu'on ramène la plaque. Que les meilleurs gagnent?
journaliste de l'humanitaire : "We are the world, we are the children"
Et si, finalement, l'objectif de la Grande Confrérie était de sauver le monde? Passé l'argument ressucé "on-va-écrire-sur-vous-comme-ça-les-gens-vous-vous-donner-de-l'argent", et si concrètement nous aussi nous pouvions intervenir sur le déroulé des évènements? Avant Haïti, j'étais certaine que ce n'était pas mon rôle. La Grande confrérie était là pour raconter, ce qui était beaucoup plus efficace dans le sauvetage du monde que de coller-un-sparadrap-vite-fait. Depuisi, je me suis rendue compte, que tout était moins compliqué. L'expérimentation fait le laron.
La première fois que je m'y suis trouvée confronter, n'est pas forcément un bon exemple. C'était au lendemain du séisme, quand un mec de CNN avait sauvé-en direct- un bébé sous les décombres. Juste avant, une grande reporter de France 2, avait emporté dans sa voiture un nouveau-né déshydraté à l'hôpital. Et hop, elle aussi, en fait un sujet. Et vous,'auriez-vous aussi fait d'une pierre, deux coups? Pourquoi se gêner?
La deuxième fois que je me suis trouvé face au dilemne de la polémique be or not be a humantaire journalist, est déjà un peu plus à ma portée. J'étais à Paris et une confrère photographe demandait à un autre d'apporter de l'argent et des vêtements à un groupe qu'elle avait suivi sur place il y a quelques temps de cela. J'étais juste interpellée, mais je me suis vite dit, c'est la vie.
C'est quand c'est devenue une tendance, et que je me suis trouvée confrontée à la question une troisième fois, que je me suis dit là, faut que je me fasse une opinion et que j'écrive un post. Autour de moi, tous les confrères se sont mis à sauver des Haïtiens. Il y a d'abord eu cette consoeur d'une grosse agence arrivée avec 4 valise de jouets. Idem, pour ce reporter d'une grande radio, avec les sacs de fringues. Encore idem pour ce photographe qui a emmené se faire soigner une petite fille en Guadeloupe. Cet autre qui a remeublé un orphelinat. Cet autre qui a trouvé un emploi à son ex-témoin, et cet autre qui et cet autre qui. Je vous jure, ça fait bizarre, de vous retrouver seule à pas sauver des gens. C'était sans compter sur la cinquième fois...
Et là, comme dirait YODA au pied du mur, je me suis trouvée. Dans un camp de déplacés, une petite fille, atteinte du choléra, avait été abandonnée par sa mère. Personne ne voulait l'emmener à la clinique. Pour vous dire, j'étais tellement au bout du rouleau que je me suis tapée la traduction entre des déplacés et une patrouille de la Minustah qui passait par là pour faire le recensement, en pensant que les soldats allait pouvoir la transporter.Mais, vu qu'ils sont là pour stabiliser par pour transporter, zont pas voulu. Alors la petite Oudeline était là, allongée. Et puis avant que je ne pose aucune question existentielle, mon photographe a dit: "nous on l'emmène". Et voilà, sans y réfléchir, j'étais rentrée dans la grande confrérie des journalistes de l'humanitaire. J'étais intervenue sur le cours des évènements. J'étais devenue une mini Sean Penn. Argh.
Après coup, en y réfléchissant et en expérimentant, je crois que dans certains cas, il ne faut pas se poser trop de questions. Mais là aussi c'est pêché alors voilà ma réflexion : Là où le journaliste de l'humanitaire trouve ses limites est quand notre aide change le rapport entre nous et nos témoins. Je ne dis pas qu'il faut pas sauver des gens qui meurent parce que je veux pas devenir un crevard de l'info quand je serais grande, mais je dis juste que notre rôle premier, c'est de raconter le mieux possible la réalité.
Alors quand un déplacé, qui croit que ce que vous allez raconter peut lui rapporter de l'argent, il va moins raconter la réalité. Il va vous dire par exemple que personne ne lui vient en aide, alors que derrière lui, un volontaire de la Croix-rouge, file des barriques d'eau potable. Je crois que certains pourraient même aller jusqu'à prendre l'habitude de vous demander de l'argent, à vous ou au suivant qui viendront l'interroger. Vu qu'ont peut pas leur en vouloir, vu même qu'ils ont raison de tenter le coup, c'est donc aux JJ de prendre leurs responsabilités.



